Se séparer, ou ne pas se séparer...
- Diane Baudry
- 8 mai
- 7 min de lecture
Quand la séparation devient un entre-deux impossible
Le sous-titre de ce post pourrait être quelque chose comme : à trop vouloir "bien" se séparer, on ne se sépare pas, et on finit par se faire plus de mal que de bien. Cette idée peut sembler contradictoire ou farfelue : elle désigne dans tous les cas des situations de vie rencontrées par des couples qui, malgré leur histoire, malgré leur attachement réciproque, malgré la famille qu'ils ont construite, malgré le respect et la tendresse qu'ils éprouvent l'un pour l'autre, leur relation de couple s'avère sans issue, et prend fin presque d'elle même.
Chacune et chacun a le sentiment sincère d'avoir tout essayé en vain, et le temps est venu de se séparer. La communication est toujours établie, quand bien même des disputes éclatent de temps en temps où les émotions et la douleur débordent, les échanges ont lieu dans une écoute mutuelle car les deux partenaires s'attachent - et c'est bien là tout l'enjeu - à désirer réussir leur séparation, à "bien" se séparer, sans douleur, avec le minimum de chagrin, au nom de leur histoire et aussi pour protéger les enfants.
Si la démarche s'avère authentique et bienveillante, belle aussi, elle n'en demeure pas moins complexe et difficile, menant parfois à des situations intenables, aux antipodes de l'intention initiale.
Car à chercher à tout prix à "bien" se séparer, on s'enlise dans une séparation sans fin.

A trop vouloir bien se séparer, la confusion s'installe dans le couple et la famille
Une séparation abordée avec une infinie précaution
Parce que chacune et chacun tient toujours à l'autre, au regard des expériences vécues, des épreuves traversées ensemble, de l'amour partagé, de la famille créée. Parce que parvenir au stade ultime de la séparation a nécessité tout un parcours de plusieurs mois, de plusieurs années, et que le simple fait de prononcer ce mot a été une réelle déflagration. Parce que les responsabilités sont partagées, sans reproches, sans violence. Parce que le lien sera toujours là en tant que parents, et que l'amour pour les enfants les a déjà fait anticiper la future organisation de leur garde respective.
La séparation est abordée par le couple avec énormément de précaution, de délicatesse, comme effleurée, dans un désir mutuel de "bien se séparer", "le mieux possible", "pour préserver les enfants". Pour se faire le moins de mal possible, pour la rendre presque indolore, pour qu'elle se passe sans que cela se voit, avec le minimum d'impacts tant logistiques qu'affectifs.
Quand les frontières deviennent floues
Une séparation dans un geste d'amour sincère, dans une intention affective et émotionnelle d'un profond respect. A tel point que la frontière devient floue, qu'une confusion s'installe, qu'on reste ensemble le plus possible - même si vivre l'un avec l'autre génère des tensions quotidiennes, notamment pour protéger les enfants -, que l'ambiguïté grignote toute la place, jusqu'à ne plus savoir très bien si on se sépare ou pas.
Cette instabilité est terrible, parce qu'elle suppose des va-et-vient constants émotionnels, affectifs, relationnels, des positionnements en changement permanent, et finit par contaminer l'environnement familial, car les enfants sont des êtres sensibles et intelligents : ils ont senti et deviné depuis bien longtemps déjà qu'il y a quelque chose qui ne va plus, que ce n'est plus comme avant, et qu'un dénouement est à venir.
Les enfants perçoivent l'ambivalence
Non seulement cette ambivalence engendre une douleur et une tension émotionnelle et nerveuse invivables pour chaque partenaire, mais elle favorise un climat d'insécurité affective pour les enfants qui, parfois, s'expriment à travers des symptômes caractéristiques d'un manque de clarté et des repères associés.
Se préserver de la douleur empêche la rupture et le deuil
Vouloir éviter la douleur à tout prix
Si la confusion d'une séparation que chacune et chacun évite par crainte de faire mal à l'autre ou aux enfants, ou de se faire mal à soi-même, ne préserve pas de la douleur, c'est qu'elle fait partie de la séparation. Se séparer est douloureux parce que la relation prend fin, parce qu'on perd ce qu'on vivait avec l'autre, parce qu'une vie de famille tous ensemble se termine, parce que plus rien ne sera comme avant.
Une séparation, c'est avant tout une rupture, c'est une forme de lien qui s'arrête alors qu'on le pensait éternel. Se protéger à tout prix de ressentir cette douleur au coeur, ce chagrin, cette déception, ce sentiment d'échec parfois, revient inconsciemment à fuir la rupture, à la refuser, à faire comme si de rien n'était, à déposer un voile sur une intuition devenue réalité.
Nommer la rupture pour sortir du flou
Cela ne veut pas dire que la douleur n'est pas là, en trame de fond, silencieuse, attendant son heure pour émerger. Cela ne veut pas dire non plus qu'une rupture ou une séparation soit synonyme de violence, de reproches constants, de lutte intestine pour la garde des enfants, de procédures en procédures pour faire payer à l'autre ce qu'il ne nous a pas donné pendant toutes ces années - ce qu'on s'est aussi refusé à soi-même en l'attendant de l'autre -, de cris incessants mêlés aux pleurs des enfants, de portes qui claquent ou d'insultes, à grands renforts de chantages affectifs.
Dire et acter la rupture, c'est nommer la fin d'une relation et d'une situation de vie qui se termine avec elle. C'est accepter que le couple ne peut plus continuer à avancer, que l'histoire s'arrête là. C'est sortir d'une vie à deux - et à plusieurs avec les enfants - devenue impossible en y apportant de la clarté et de l'intelligibilité.
Traverser le deuil de la relation
C'est commencer à s'approprier ce que chacune et chacun vit, ensemble et intimement, et pouvoir faire le deuil de ce qui n'est plus. Parce qu'une rupture dit la perte de la relation de couple, la perte de l'autre et la perte aussi d'une partie de soi qui restera dans cette histoire-là.
Traverser cette période de deuil, chacune et chacun à sa manière, durant le temps qui sera le sien, est nécessaire pour l'intégrer dans son histoire, sans ressentiment ni amertume, et s'ouvrir à de nouvelles perspectives de vie à la fois seule et à deux.
Permettre aussi aux enfants de vivre ce changement
C'est aussi permettre à ses enfants de vivre eux aussi ce deuil d'une famille qui ne sera désormais plus la même, mais qui s'ancrera toujours autour des parents dont l'amour pour eux et la présence à leurs côtés resteront intacts. Et de leur transmettre inconsciemment que l'expérience de la séparation, si elle implique de la douleur et de la tristesse, porte aussi en elle respect et évolution personnelle.
Se séparer dans le couple, c'est aussi revivre et traverser des séparations antérieures
Quand la séparation réveille l'histoire familiale
Cette séparation, lorsqu'elle est la première de l'expérience de vie de couple des partenaires, est d'autant plus douloureuse qu'elle renvoie à la séparation des parents ou à la séparation d'avec les parents. Au-delà de la déception et d'un sentiment d'échec d'avoir raté la vie de couple imaginée et projetée au début de la relation, vivre cette séparation dans le couple réveille des ressentis, des émotions, des souffrances vécus au moment du divorce de ses propres parents, alors qu'on était enfant ou adolescent.
Des souvenirs remontent à la surface, des sensations, des instants furtifs où l'on se remémore ce qui a été enfoui pendant toutes ces années, et qui reviennent comme des vagues alors que l'on est soi-même en train de quitter son partenaire.
Traverser ce que l'on a soi-même vécu
S'attacher à vouloir à tout prix "bien" se séparer cherche d'une certaine façon à prendre le contrepoint de cette expérience-là, à réparer ce qui a été abîmé, cassé, fracturé dans cette séparation initiale. Surtout ne pas faire comme on fait mes parents pour ne pas faire vivre à mes enfants ce que j'ai moi-même vécu.
Et c'est en ne voulant surtout pas répéter que l'on reproduit, mais différemment, quand bien même l'intention est juste. Tenir la séparation de son couple à distance revient à se protéger des traces traumatiques qu'il reste encore aujourd'hui dans sa propre histoire.
Séparer son histoire de celle de ses parents
Traverser cette rupture permet alors de prendre conscience de ce que l'on a éprouvé, de ce qui nous a profondément touché, et ainsi de faire la part des choses - de séparer - ce qui relève du parcours de ses parents et de notre histoire personnelle, de ce que l'on vit actuellement avec son partenaire.
La rupture dans le couple peut également faire surgir des sentiments associés à la séparation avec les parents en tant qu'adolescent ou jeune adulte, séparation parfois brutale, contrainte ou à l'opposé précoce pour se protéger d'un environnement familial dysfonctionnel.
La solitude après la rupture
Si cette séparation est nécessaire pour se réaliser en tant que sujet et construire sa propre existence, les conditions dans lesquelles elle a eu lieu peuvent créer un terrain d'insécurité, de retrait ou d'abandon dont les ressentis se réactualisent à l'occasion de la rupture avec le partenaire.
Tout se mélange, et si se quitter est devenu une évidence, il n'en demeure pas moins que la solitude qu'elle implique, celle de faire sans l'autre, renvoie à la douleur de ce vécu antérieur.
La thérapie de couple comme espace de clarification
Même si cette idée semble contre-intuitive, la thérapie de couple offre un espace où se séparer d'une manière apaisée est possible, parce qu'elle nomme aussi ce qu'implique la rupture, ce qu'elle évoque pour chaque partenaire, ainsi que les émotions et les expériences qui y sont associées.
Elle clarifie la situation, permet à chacune et chacun de s'exprimer, et de trouver ensemble une manière de se séparer qui accepte la réalité de la rupture, et respecte la façon dont chacune et chacun a besoin ou est en mesure de la vivre à ce moment-là.
Se séparer, ou ne pas se séparer...
Diane Baudry, Psychanalyse, Psychothérapie & Hypnothérapie à Paris



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