Après des violences sexuelles dans l'enfance, comment se reconstruire ?
Nina, jeune adolescente, a été abusée sexuellement à plusieurs reprises dans un jeu vidéo par Hugo, un adulte au coeur d'un réseau de prostitution pédophile. Mélissa, footballeuse professionnelle, a été frappée et abusée sexuellement pendant plusieurs années enfant par son beau-père. Franck, un homme d'une cinquantaine d'années, a vécu toute son enfance avec Christian, un proche de l'entourage de sa mère ayant rejoint une communauté dans les années 1970 qui deviendra son tuteur, abusant sexuellement de lui quotidiennement jusqu'à ses 17 ans. Juliette, tout comme sa soeur, a subi des abus sexuels entre ses 6 ans et 12 ans par un homme - son père ou son beau-père, son identité n'est pas précisée -, condamné à l'issue d'un procès à 13 ans de réclusion.
Ce sont les quatre histoires racontées dans le film documentaire Le monde à l'endroit, réalisé par Sylvie Meyer, avec la participation de la psychiatre et psychothérapeute Muriel Salmona. Le documentaire mêle témoignages authentiques et reconstitutions de séances thérapeutiques. Certains patients rejouent des moments de leur parcours, tandis que des comédiennes incarnent la psychiatre Muriel Salmona. Nina, quant à elle, est interprétée par une jeune actrice. Ce dispositif singulier permet de rendre visibles les mécanismes du psychotraumatisme tout en préservant la délicatesse des récits. Authenticité, délicatesse, horreur se côtoient pour raconter des vies meurtries par des enfances qui n'en ont pas été. Par des existences d'adultes empêchées par un psychotraumatisme toujours présent, dont les symptômes envahissent le quotidien et la relation aux autres.
Comment sortir du trauma ? Comment retrouver de la place et de la liberté dans sa propre vie avec les traces des violences sexuelles subies enfant ? Comment faire avec cette histoire traumatique et remettre son propre monde à l'endroit ?
1- Se reconnecter avec ses émotions
Nina se scarifie pour tromper l'ennui et surtout pour sentir quelque chose, une douleur qui semble, un instant, atténuer la souffrance intime, profonde et cachée liée aux abus sexuels qu'elle a subis. Juliette "gère ses émotions" et fonctionne en pilote automatique. Ce n'est pas qu'elle maîtrise ses émotions, c'est qu'elle ne les ressent pas. Elle est tout à la fois absente et présente dans le moment : une partie d'elle n'est pas là. C'est ce que l'on appelle la dissociation traumatique. Face à un événement violent qui génère un stress impossible à vivre pour l'organisme, le cerveau dysjoncte. Il dissocie ce qu'il vit en cet instant et ce qu'il ressent dans son corps et son psychisme, de telle sorte que vous puissiez survivre à ce que vous êtes en train de subir. C'est un mécanisme inconscient qui se met à l'oeuvre automatiquement pour garantir votre survie et la continuité de votre existence. Cette dissociation constitue un mécanisme de défense face à une situation vécue comme insoutenable. Si elle peut aider à supporter la violence au moment où elle survient, elle peut aussi, lorsqu'elle persiste, entraver la relation à ses émotions et à son propre vécu.. Si cette déconnexion est nécessaire pour se maintenir en vie, au fur et à mesure du temps qui passe, elle devient contraignante parce qu'elle vous maintient à distance des émotions liées au traumatisme, mais également celles vécues dans le présent. Or, elles sont bien là, et elles font partie de vous. Elles sont nécessaires à notre existence. Ouvrir la porte, doucement, à votre rythme, pour les regarder, les accueillir, les identifier, et les ressentir dans un espace de sécurité et d'écoute vous permet de vous les approprier et de les intégrer pleinement dans votre histoire, à leur juste place. Se reconnecter à ses ressentis en confiance, petit à petit, crée un nouvel espace que la mémoire traumatique n'a plus besoin d'occuper.
2 - Lier les symptômes aux violences subies
Franck comprend, des années après son enfance meurtrie par Christian, un ami de la famille devenu son tuteur et son agresseur, pourquoi il aime tant regarder des dessins animés. A cinquante ans passés. En soi, ce n'est pas un problème, il en a pleinement le droit. Sauf qu'il sent un décalage, quelque chose n'est pas au bon endroit dans cette envie-là. Et puis un jour, alors qu'il se tient devant sa télévision à regarder Casimir, un lien s'opère : "après être passé à la casserole, j'avais le droit de regarder des dessins animés à la télé." Un soulagement, une libération, un espace se crée instantanément dans son psychisme et dans son corps. Donner du sens à certaines réactions, comprendre leur origine et les relier à son histoire peuvent contribuer à en atténuer progressivement la sensation d'envahissement dans le quotidien, et de réduire, à mesure que ces liens s'élaborent, l'impact et la force de la mémoire traumatique. Le psychotraumatisme lié aux violences sexuelles subies dans l'enfance laisse des traces tout au long de la vie d'adulte : addictions, crises d'angoisse ou de panique, réminiscences, migraines, maladies de peau, inflammations chroniques, etc. Ces manifestations sont des symptômes des maltraitances vécues et disent quelque chose de votre histoire traumatique. Il ne s'agit pas de tout expliquer ou de tout comprendre, mais de relier chacune de ces manifestations à des rituels, des moments, des gestes, des ambiances, des lieux, un entourage associés aux violences sexuelles subies et aux comportements de l'agresseur. Comme on rassemble les pièces d'un puzzle, à votre rythme, en fonction de ce qui est possible pour vous, étape par étape, jour après jour. Ce travail, avec l'écoute et l'accompagnement d'un thérapeute, vous permet de vous réapproprier votre histoire.
3 - Faire le récit de son histoire traumatique
A la fin du film documentaire, Nina pose cette question : "Pourquoi moi ? Pourquoi c'est tombé sur moi ?" La voix off répond très justement : "La bonne question serait plutôt : pourquoi il m'a fait cela ?" Faire le récit, petit à petit, de son histoire traumatique, s'approprier son vécu, mettre ses propres mots sur ce qu'il s'est passé permet d'intégrer ces événements comme faisant partie de son existence, tout en sortant de la dynamique d'inversion victime/bourreau. Autrement dit, remettre chacun à sa place : d'un côté, l'enfant victime d'abus sexuels de la part de parents ou d'adultes qui ont failli dans leur rôle de protection et d'éducation en devenant eux-mêmes des agresseurs ; de l'autre, l'adulte ou le parent coupable d'abus sexuels sur mineurs, répétés, sur plusieurs années, dans un rapport d'emprise et de manipulation, seul responsable, même si cette personne a elle-même subi ce type de violences durant son enfance. Nommer les actes, les sensations, les émotions, raconter avec ses mots les agressions, les stratégies d'évitement ou de protection, les réactions de l'entourage, les incompréhensions, participe à construire son propre récit de ses expériences traumatisantes. Il ne s'agit pas de forcer quoi que ce soit, de tout dire ou tout écrire, d'un coup, pour en être définitivement débarrassé : ce serait beaucoup trop violent pour votre psychisme, et cela reviendrait à vous infliger une violence qui n'était pas la vôtre mais celle de votre agresseur. Le récit peut se construire progressivement, sans obligation de tout dévoiler, dans le respect du rythme et du sentiment de sécurité de chacun. C'est un travail délicat, long, qui invite au tact, à l'apaisement et à une forme de douceur dont vous avez manqué durant votre enfance et que vous avez le droit de vous donner à vous-même, aujourd'hui. Remettre votre monde à l'endroit.
Après des violences sexuelles dans l'enfance, comment se reconstruire ?
Diane Baudry, Psychanalyse, Psychothérapie & Hypnothérapie à Paris





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