Relation incestuelle et système familial : quand parler, c'est accepter de partir

Le mouvement #MeTooInceste sur les réseaux sociaux, la publication de témoignages sous forme de romans (La Familia grande de Camille Kouchner), de films (Festen de Thomas Vinterberg) ou de pièces de théâtre (Les Chatouilles de Andréa Bescond et Eric Métayer), ont réactualisé l'abus d'inceste dans l'espace public, et la nécessité d'une libération de la parole. Une libération massive, à la fois plurielle et singulière. La multitude de ces voix libérées a initié une remise en question de la notion de tabou, du tabou de l'inceste ; plus qu'un questionnement, une désacralisation. Comme si l'aspect inviolable intrinsèque au tabou annulait de facto, dans un lien de cause à effet, la réalité même de l'inceste : puisque c'est tabou, cela n'existe pas, renforçant ainsi le caractère de secret et d'interdit propres à l'acte d'inceste. Et la boucle est bouclée.


Or, si l'inceste demeure un tabou dans le sens d'un interdit générationnel et social absolu, il ne peut être exclu du lieu où il prend racine, où il survient comme une effraction sur les corps et les esprits, où il enferme et où il se tait : la famille, et ce sur plusieurs générations. La victime d'inceste est prise dans un système familial. Dès lors, s'autoriser à parler, à dire l'abus d'inceste, à se positionner, c'est non seulement prendre le risque de briser le silence, donc de trahir, mais c'est aussi prendre le risque de briser l'équilibre familial et alors, d'en être exclu. S'autoriser à parler, c'est rompre avec une relation incestuelle (d'un parent, le plus souvent d'une mère) : si c'est prendre son autonomie et dénouer les liens avec des membres de la famille, c'est aussi accepter de partir, accepter d'être seul-e, parfois même mis-e au ban, banni-e par les parents et le reste de la famille. Et c'est tout le paradoxe, toute la complexité de l'inceste, et en particulier de la relation incestuelle. Et ce n'est pas si simple.

La victime d'inceste est prise dans un système familial. Dès lors, s'autoriser à parler, à dire l'abus d'inceste, à se positionner, c'est non seulement prendre le risque de briser le silence, donc de trahir, mais c'est aussi prendre le risque de briser l'équilibre familial et alors, d'en être exclu. S'autoriser à parler, c'est rompre avec une relation incestuelle (d'un parent, le plus souvent d'une mère) : si c'est prendre son autonomie et dénouer les liens avec des membres de la famille, c'est aussi accepter de partir, accepter d'être seul-e, parfois même mis-e au ban, banni-e par les parents et le reste de la famille.

En effet, "l'inceste n'est pas seulement dans l'acte. (...) Par-delà les individus, et même avant eux, il s'étend sur les familles. Tel est donc le champ de l'incestuel." (Paul-Claude Racamier, L'inceste et l'incestuel, p.VIII). Autrement dit, "l'incestuel, c'est un climat : un climat où souffle le vent de l'inceste, sans qu'il y ait inceste. Le vent souffle chez les individus ; il souffle entre eux et dans les familles. Partout où il souffle, il fait le vide ; il instille du soupçon, du silence et du secret." (p.XIII) L'incestuel, c'est un "inceste moral." (p.41) Et nul besoin d'un passage à l'acte incestueux pour qu'il y ait relation incestuelle : elle peut exister à part entière, pouvant porter la trace d'un inceste passé, dans les générations précédentes, ou d'un deuil nié, jamais fait, transmis aux générations suivantes, parfois depuis des décennies. Et l'on voit déjà poindre l'importance de l'environnement familial et de son histoire. Alors, qu'est-ce que c'est une relation incestuelle ?


C'est une relation avec un parent, le plus souvent la mère, qui présente les mêmes caractéristiques, des sortes d'équivalents, qu'un acte d'inceste. C'est une relation exclusive, un "couple incestuel" (p.41), dans lequel l'un des partenaires est dominant, et l'autre dominé. S'il s'agit par exemple d'une mère et de son enfant (fils ou fille), ils sont tous deux engagés et acteurs à part égale dans la relation, à l'écart des autres et du monde. C'est une relation autosuffisante, narcissique, formant un tout unique où chacun se reconnaît dans l'autre, dans l'unité indestructible qu'ils forment ensemble. C'est une relation qui dit : "Ensemble nous suffisons, et n'avons besoin de personne", "Ensemble et soudés, nous triompherons de tout", ou encore "Si tu me quittes, je me meurs." (p.5) Le fils ou la fille est investi-e par la mère comme un objet immuable, présent pour compenser un vide. Le père est soit inexistant, soit exclu par la mère selon différentes modalités. Toute autonomie de mouvement, de désir, d'action, de jugement, est interdit à l'enfant : il n'a pas d'existence propre. L'enfant est pris dans ce couple, tout en étant aussi preneur, et c'est bien là que se situent la difficulté, la complexité et la souffrance qu'impliquent la relation incestuelle : "Si tu ne me crois pas, tu me trahis, et si tu me trahis, tu me détruis : je meurs." (p.46)


Comment la relation incestuelle fonctionne ? L'enfant investi comme "objet incestuel" est d'abord ébloui par la place idéalisée, idolâtrée, unique que lui donne sa mère. Et même si cette place a un coût exorbitant, c'en est une, ressentie et vécue comme un signe de reconnaissance, une preuve d'amour. L'enfant-objet incestuel devient alors complice de cette relation : complice dans le sens où inconsciemment, car nous sommes bien ici dans des mécanismes inconscients et souvent transgénérationnels, l'enfant ne connaît que ce mode de relation-là, qui lui procure un sentiment d'existence et d'être aimé. La relation fonctionne jusqu'à ce que l'enfant se sente floué, abusé, soumis à une pression incestuelle d'autant plus forte s'il essaie de s'en écarter, ainsi qu'à la "peur de tomber de haut, de perdre la grandeur en même temps que l'amour, et de se perdre." (p.47) S'il s'y soumet quelques temps encore, c'est, devenu adulte, pour atteindre sa propre limite, peut-être pour la première fois de sa vie, et entrer alors en conflit, se révolter, jusqu'à la rupture. Et c'est l'éventualité de cette rupture, quand bien même elle est souhaitée et ressentie comme nécessaire, de cette sortie du "couple incestuel", qui est cause de doute, de souffrance, de sentiment de perte profonde, de solitude extrême.

L'incestuel fait partie intégrante du fonctionnement familial comme structure d'organisation et d'évolution. La famille s'est construite autour d'une dynamique incestuelle devenue garante de son équilibre, de son existence, maintenue grâce à la conservation et à la transmission de secrets.

D'autant plus que ce couple "ne peut guère surgir et subsister qu'au sein d'une famille, laquelle, si elle n'est pas forcément complice, est au moins contaminée." (p.41) C'est ce que Paul-Claude Racamier nomme "l'incestualité familiale." (p.41) L'incestualité s'apparente à un aménagement, une "organisation de la violence (...) sourde et inapparente, mais d'autant plus tenace ; souterraine et secrète, mais d'autant plus résistante. Au demeurant jamais individuelle, mais au moins duelle, et le plus souvent familiale." (p.41) L'incestuel fait partie intégrante du fonctionnement familial comme structure d'organisation et d'évolution. La famille s'est construite autour d'une dynamique incestuelle devenue garante de son équilibre, de son existence, maintenue grâce à la conservation et à la transmission de secrets.


"Le secret exerce un rayonnement de non-dit, de non-à-dire, de non-à-savoir et de non-à-penser. (...) Ce rayonnement est une injonction. Cette injonction est un interdit." (p.103) Si la famille fonctionne depuis plusieurs générations sur un terreau incestuel, élaboré autour de secrets, parler constitue alors un danger de mort. Parler en tant qu'enfant-objet incestuel ou victime d'inceste, c'est dès lors accepter d'être exclu, rejeté de cette famille qui a construit son identité, sa répartition des rôles et des responsabilités, ses rangs générationnels devenus confus et confondus, et sa définition de l'amour autour de ce qui est gardé secret. Et ce qui est conservé secret, c'est d'abord la mort d'un proche, ou sa disparition, son incarcération ou parfois son internement. Or, ce deuil n'a jamais été fait, en particulier par les membres de la famille à qui il incombait. Cette mort est vécue comme insupportable, inacceptable, une véritable déchirure de l'image familiale. Ainsi, "la mémoire qui se perpétue n'est pas celle du mort, c'est celle du non-deuil de sa mort." (p.105) Ensuite, ce qui est garanti secret, c'est une transgression, comme un inceste ou une mésalliance. Parfois même, ce sont les deux : le secret familial devient intouchable, "jamais ignoré, jamais reconnu." (p.108) Désormais, au sein de la relation incestuelle, celle de la mère et de son enfant, inscrit dans une famille elle-même incestuelle, "il est interdit de penser. Interdit d'imaginer. Interdit de savoir. Il est interdit à la fois de courir après les associations et de partir à la recherche de la vérité." (p.107) Au sein de ces familles, et au fil des générations, "le secret (...) constitue un chaînon irremplaçable entre les membres qui sont liés par" lui (p.111), qui les protège face au monde extérieur.

Ainsi, dévoiler le contenu du secret, parler, sortir du "couple incestuel": toute tentative d'autonomie constitue une menace de disparition pour la famille. Paul-Claude Racamier parle d'un "système d'interdiction" (p.115) dans lequel tout devient obligé, se distinguer sans se déchirer est impossible, et acquérir son autonomie ne peut se faire que dans la rupture."

Ainsi, dévoiler le contenu du secret, parler, sortir du "couple incestuel": toute tentative d'autonomie constitue une menace de disparition pour la famille. Paul-Claude Racamier parle d'un "système d'interdiction" (p.115) dans lequel tout devient obligé, se distinguer sans se déchirer est impossible, et acquérir son autonomie ne peut se faire que dans la rupture."Ce dont l'inceste (et la relation incestuelle) nous fait prendre conscience, c'est que ce foyer de protection peut être aussi une arme de destruction. Les histoires d'inceste, c'est tout à coup le brusque effondrement de cette confiance qu'on mettait dans la famille, dans les proches, comme un espace de protection. (...) C'est pour cela que dans l'inceste, le poids du silence est plus terrible que nulle part ailleurs, parce qu'il y a un redoublement du silence. Le piège est le suivant : non seulement la famille (...) nous détruit, mais on se sent pris en otage de cette destruction elle-même, en ne voulant pas du même coup détruire la famille." (Marc Crépon, philosophe, dans La Série Documentaire de France Culture). Parler,  être soi, indépendant, fait rupture : c'est à la fois une extraction presque physique du couple incestuel, et un arrêt d'une répétition transgénérationnelle ; et ce n'est pas rien de porter cette responsabilité-là, quand bien même il s'agit avant tout de prendre soin de soi, de dire ce qui a besoin d'être dit, et de prendre sa place dans sa vie, libérée de toute culpabilité.


S'autoriser à parler, cela peut commencer dans le cabinet du psychanalyste, et cela peut y rester tout le temps dont vous avez besoin. Cette parole, ce vécu, c'est le vôtre. Il n'est à personne d'autre. Parler dans le cabinet du psychanalyste, c'est déjà libérer quelque chose, y déposer ce que vous voulez, et le laisser là aussi longtemps que vous le désirez, avant de décider d'en faire quoi que ce soit.


Pauline Oliveira, "Vole vole liberté"

"J'étais toute petite, j'avais 5 ans. On avait un lit superposé, et en-dessous encore, une autre lit. Moi, j'étais toute en dessous. Et je me rappelle que toutes les nuits avant de dormir, je me disais : "Eden, tu te comportes bien." Alors que j'étais toute petite, et je ne sais pas pourquoi je me disais ça. Mes cousins venaient la nuit et ils faisaient ce qu'ils avaient envie. Et le matin parfois, je pouvais me retrouver sans rien, sans culotte. (...) Il y en avait un qui me disait : "tiens, mets-toi comme ça." Ou : "c'est bon, tu peux remettre ta culotte."Et après, il y a le deuxième frère, lui ne disait rien, mais il y avait son cousin à côté. Et mon cousin lui disait de faire ça, et lui, il exécutait." Je me souviens qu'il y avait le rire de mon cousin. Il y en avait un autre par contre ; lui, c'est très très très dur d'en parler, mais je vais le faire quand même. Il m'a demandé d'aller chez lui, j'y suis allée parce qu'on n'habitait pas loin, il me disait de faire ce qu'il voulait et je le faisais. J'avais 11 ans, ça je me rappelle. Il me disait : "Eden, regarde, il y a une fille à la télé, regarde ce qu'ils font, on va faire la même chose. Est-ce que tu peux aller dans la salle de bain, et après c'est moi qui y vais." Je disais oui, comme une idiote. Et je me rappelle qu'il y avait ses soeurs qui étaient dans la chambre à côté. Donc il disait : "on va faire ça discrètement, comme ça elles ne vont pas s'en douter."


"Ma mère, je pense qu'elle l'a vécu aussi. Je ne sais pas si c'est par sa mère ou par son père. Ma mère, c'était souvent sous la douche. Elle avait une manière de me laver assez tordue, assez sale, elle avait une manière perverse de me laver en bas quoi. Ou quand on était dans la maison, (...) elle avait une manière un peu bizarre de me toucher, même le regard. Après, il y a eu un petit rappel qui m'a fait quelque chose. C'était quelques années après, j'étais chez ma soeur en Israël, je faisais la nounou, je gardais tous ses enfants. Et il y a sa fille qui m'a dit : "moi, j'aime pas quand c'est mamie qui me lave, parce que toujours elle me touche le..." Voilà. Ça m'avait fait un électrochoc. Je me suis dit : ah oui, je ne me fais pas de film quoi. C'est très dur de penser ça de sa mère ; des autres aussi, c'est sûr. Mais de sa mère..." (témoignage d'Eden, extrait de La Série Documentaire de France Culture).


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