La mort et l'eau, à partir de "l'affaire des noyés de la Deûle"

D'octobre 2010 à novembre 2011, cinq hommes sont portés disparus à Lille. Quelques jours plus tard, leurs corps sont retrouvés dans le canal de la Deûle qui encercle le Vieux-Lille : John Ani, Thomas Ducroo, Jean-Mériadec Le Tarnec, Lloyd Andrieu et Hervé Rybarczyk. Cinq hommes, âgés de 19 à 42 ans, disparus après une soirée en boîte de nuit ou chez des amis, et que la Deûle a remontés des profondeurs, dans un rayon de quatre kilomètres, à proximité du pont du Petit-Paradis et du jardin Vauban ; à l'exception d'Hervé Rybarczyk dont le corps a été repêché un peu plus loin en amont, à Loos. C'est "l'affaire des noyés de la Deûle". Une ambiance de paranoïa et de peur s'instaure petit à petit dans la cité, à tel point que les Lillois se mettent à contourner le quartier, à se détourner de la rivière qui fait partie intégrante de l'urbanité. "Si tu continues, tu vas finir dans la Deûle", commence-t-on à entendre de manière sarcastique.


La place du canal de la Deûle dans les circonstances de la mort de ces hommes est très particulière et pose question : quel est ce rapport étrange entre la mort et l'eau ? Comment comprendre ce lien presque intime entre ces décès, ces corps abandonnés au sort de la Deûle, et le rôle de cette rivière au centre de la vie des Lillois ?


D'octobre 2010 à novembre 2011, cinq hommes sont portés disparus à Lille. Quelques jours plus tard, leurs corps sont retrouvés dans le canal de la Deûle qui encercle le Vieux-Lille : John Ani, Thomas Ducroo, Jean-Mériadec Le Tarnec, Lloyd Andrieu et Hervé Rybarczyk. Cinq hommes, âgés de 19 à 42 ans, disparus après une soirée en boîte de nuit ou chez des amis, et que la Deûle a remontés des profondeurs, dans un rayon de quatre kilomètres, à proximité du pont du Petit-Paradis et du jardin Vauban ; à l'exception d'Hervé Rybarczyk dont le corps a été repêché un peu plus loin en amont, à Loos. C'est "l'affaire des noyés de la Deûle".

Dans le podcast "L'enquête : les noyés de la Deûle", réalisé par Paul Foucaud, et en particulier dans l'épisode 3 "Le crime parfait", nous abordons avec Guillaume Tabbara plusieurs pistes de lecture autour du rapport si singulier entre la mort et l'eau, à partir de cette affaire :


Dans le podcast "L'enquête : les noyés de la Deûle", réalisé par Paul Foucaud et Guillaume Tabbara, et en particulier dans l'épisode 3 "Le crime parfait", nous échangeons avec Guillaume sur différentes pistes de lecture autour du rapport si singulier entre la mort et l'eau, à partir de cette affaire.

Effacement, déni, évitement

Les corps des cinq "noyés de la Deûle" ont disparu dans la rivière avant d'être repêchés à la surface. Ces hommes disparaissent, comme l'on se débarrasse de quelqu'un, d'un corps passé par-dessus bord, poussé depuis les berges non protégées de la Deûle. Fabrice Riceputi, historien, à propos des manifestants algériens jetés dans la Seine en octobre 1961 : "Et puis ce geste, cette façon de déshumaniser son adversaire en le jetant comme un détritus dans la Seine." Ici aussi, le geste est immédiat, facile ; l'homme tombe à l'eau, et la rivière l'efface en l'emportant au loin, dans ses profondeurs, jusque dans l'Escaut, jusque dans la Mer du Nord. Comme une mort propre, un meurtre sans tache ; tuer sans se salir les mains, sans se confronter à la mort de l'autre, presque dans le déni. Une mort presque confuse car un corps immergé dans l'eau plusieurs jours efface les traces médico-légales, rendant l'analyse des circonstances et des origines de la mort beaucoup plus difficiles à établir. L'origine du décès tend alors le plus souvent vers le suicide ou la noyade accidentelle, à défaut d'indices suffisamment probants pour poursuivre les investigations. Dans la symbolique asiatique, l'eau fluide, l'eau vive, l'eau douce comme la Deûle, porte en elle une tendance à la dissolution. L'eau, symbole Yin, est synonyme de froid, du nord, du solstice d'hiver, de la couleur noire.


Punition, châtiment, ordalie

Si l'eau est oeuvre de vie, source, sève, elle est aussi oeuvre de mort : c'est la noyade. Dans la Bible, les grandes eaux annoncent les épreuves : c'est le déluge, le déchaînement des eaux qui annoncent de grandes calamités. L'eau est alors une puissance mauvaise : elle punit les pécheurs et sauve les justes. C'est l'ordalie par l'eau froide, procès par le jugement de Dieu qui a cours au Moyen-Âge, en particulier pour les femmes soupçonnées de sorcellerie. L'accusé était plongé dans l'eau froide bénite, souvent une rivière comme la Deûle : s'il coulait, il était reçu par l'eau, autrement dit par Dieu, accueilli en son sein, et était relaxé ; si au contraire il restait à la surface, il était désigné coupable, rejeté par Dieu. C'est le "jugement du fleuve" en Mésopotamie il y a 5000 ans environ : l'accusé devait plonger "au coeur du Dieu-fleuve" et en ressortir vivant. "L'ordalie par l'eau froide est une épreuve d'apnée. (...) Il y a toujours, à l'arrière-plan de l'ordalie, un côté illusionniste: c'est épreuves sont toujours mises en scène et organisées de telle façon que le couperet tombe toujours dans ce qui est défini socialement comme le bon sens" (Robert Jacob, historien, émission Matières à penser sur France Culture). La noyade constitue le châtiment, comme l'évoque l'hypothèse de "pousseurs" dans l'affaire des noyés de la Deûle, dans une ville en proie à de multiples agressions homophobes par des groupes d'extrême-droite.


Initiation, passage

L'eau est un symbole d'initiation, de régénération ; c'est l'eau du baptême qui ouvre vers une nouvelle naissance. C'est le symbole de l'eau vive, de la fontaine de Jouvence. L'eau est alors eau de vie, comme la grâce divine, comme l'eau de la Castralie à Delphes qui donnait son inspiration à la Pythie. Toutes les initiations comportent dans leur cérémonial une phase de mort, une mise à l'épreuve qui est une mise à mort symbolique : l'eau délivre des forces négatives, elle nettoie, libère, crée un passage vers une autre vie, un état spirituel élevé, quelque chose de meilleur. L'eau constitue alors l'élément d'un rite de passage qui révèle et introduit l'être humain vers sa propre spiritualité. Elle permettrait le changement d'un état à un autre. L'eau est un symbole de la vie spirituelle dans le monde judéo-chrétien, symbole de l'Esprit, offert par Dieu et souvent refusé par les hommes. Si dans l'Ancien Testament, l'eau est avant tout symbole de la vie, elle devient davantage symbole de l'Esprit dans le Nouveau Testament. Si l'on considère avec Tomas Statius, auteur de l'enquête Les morts de la Deûle - Une enquête dans le Nord, les agressions menées par des groupes d'extrême-droite dans Lille à l'époque des faits, alors la symbolique de l'initiation, du passage, voire de la purification associée à l'eau, propose des perspectives d'analyse intéressantes.


Purification, absolution, renaissance

La Deûle est une rivière, une eau vive, en mouvement, similaire à l'eau sacrée aux vertus purificatrices, utilisée dans les ablutions rituelles. Ainsi, l'eau sacrée efface toutes les infractions et toutes les souillures. C'est aussi l'eau sacrée du baptême, qui lave des péchés et fait accéder à autre état, celui de l'homme nouveau. L'eau est l'instrument de la purification rituelle, de l'absolution, de l'Islam au Japon, chez les taoïstes, ou encore chez les Chrétiens avec l'aspersion d'eau bénite. L'ablution tient un rôle essentiel dans cette purification, jusqu'à favoriser la guérison grâce à ses bienfaits spécifiques. Au cours des siècles, l'Eglise s'est élevée à de nombreuses reprises contre le culte païen rendu aux eaux, à leur valeur sacrée et sacralisante. L'immersion est régénératrice, elle opère une renaissance, dans le sens où elle est à la fois mort et vie. L'eau efface les traces de l'histoire, elle rétablit l'être dans un état nouveau.


Retour aux sources, éternité et pèlerinage

L'eau vive est eau de vie : c'est parce qu'elle purifie, guérit, rajeunit qu'elle introduit dans l'éternel. L'eau est alors à entendre dans le sens d'éternité : dans le monde judéo-chrétien, celui qui boit l'eau vive participe déjà à la vie éternelle. Pour les Orientaux, et dans l'Ancien Testament, l'eau permet la vie, la magnificence de l'eau est un signe de bénédiction. On retrouve cette notion universelle d'eaux primordiales, d'océan des origines chez les peuples austro-asiatiques jusqu'en Polynésie. L'eau est l'origine et le véhicule de toute vie, comme la sève ou le sang. Dans certaines allégories tantriques, l'eau se désigne prâna, souffle vital. L'eau est également symbole d'un retour aux sources, retour au liquide amniotique : les eaux comme masse indifférenciée représentent l'infini des possibles, c'est-à-dire toutes les promesses de développement comme toutes les menaces de résorption. Retourner aux sources, c'est s'immerger dans les eaux pour en ressortir, sans s'y dissoudre totalement, sauf par une mort symbolique. C'est se ressourcer dans un immense réservoir de potentiel, et y puiser une force nouvelle. Enfin, l'eau est aussi le lieu de pèlerinage : les cultes sont volontiers concentrés autour des sources, et tout lieu de pèlerinage comporte son point d'eau et sa fontaine. La zone géographique très limitée où les corps ont été retrouvés dans la Deûle peut faire penser à un lieu de pèlerinage, dans tous les cas un lieu qui semble faire sens dans ce qu'il représente pour les habitants de Lille. De 2009 à 2013, sept corps ont été retrouvés dans le canal de la Deûle.


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